Conclusions : quatre leçons de lui

Colloque "hommage à Guy Carcassonne" au Conseil constitutionnel 10 avril 2014

Olivier DUHAMEL, Professeur des Universités émérite à Sciences-Po


Avec lui, nous avons tant appris. De lui, nous avons tant à apprendre. Merci à Jean-Louis Debré, Marc Guillaume et Dominique Rousseau d'avoir organisé ce colloque. À Édouard Balladur, Julie Benetti, Yves Colmou, Jean-Marie Denquin, Marc Guillaume et Michel Rocard de l'avoir nourri. Pour conclure brièvement, je vous propose quatre leçons de lui.

Leçon n° 1 : Penser, penser en toute liberté

L'acquisition des savoirs est indispensable. Mais tout savoir doit être travaillé par la réflexion.

Penser indépendamment de ses préjugés. Contre eux, même.

Et dans son travail de jurisconsulte, rien ne le ravissait plus que de chercher des solutions inédites. Marc Guillaume vous en a donné quelques beaux exemples. Lorsqu'on lui objectait l'impossibilité de soutenir tel point de vue, il fronçait les sourcils. Et quelques minutes après disait : « Quoique finalement »

Durant les premières années de notre amitié, je lui répétais comme un gimmick : « quoique tu sais finalement Kika » (le surnom de Francisca Sol, la mère de ses filles). Avec Claire Bretécher, il le pensait parfois, mais ne le disait plus. Moins nécessaire.

Dans la vie comme dans la pensée, peu de choses lui semblaient a priori impossibles. Il appliquait à sa réflexion les mots de Sénèque : « Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas les faire, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles ».

Leçon n° 2 : Expliquer et aider

Julie Benetti et Jean-Marie Denquin ont bien dit son immense attachement à l'Université. Elle lui permettait d'assouvir au moins trois de ses passions :

1) La passion de la pédagogie

Faire comprendre quelque chose qui paraît compliqué, il adorait. Et quel prof ce fut pour ses étudiants ! Pour ses collègues comme Julie en a magnifiquement témoigné ! Quel conseiller pour les députés socialistes, comme l'a montré Yves Colmou ! Quel auteur pour la revue Pouvoirs ! Quel chroniqueur pour Le Point et autres médias ! Pour qui voudrait en profiter encore, achetez le Petit dictionnaire de droit constitutionnel que nous venons d'éditer au Seuil.

2) La passion de la transmission

Le père Ceyrac, qui consacra sa vie aux pauvres en Inde, a titré un livre « Tout ce qui n'est pas donné est perdu ». Guy était agnostique, sinon athée, mais il aurait pu faire sienne cette maxime. Et il jouissait de donner du savoir et de l'intelligence à ses étudiants. Chacune de leur réussite lui valait légion d'honneur.

3) La passion du progrès ou plus exactement de la progression

Guy était de gauche, mais pas égalitariste, liberté oblige. Il était profondément attaché à la méritocratie républicaine, laquelle, bien que déclinante, lui avait donné sa chance. Qu'une beurette atteigne l'excellence l'enthousiasmait.

4) La passion de la liberté

C'est une des raisons fondamentales pour lesquelles il a choisi de devenir professeur d'université. Il avait entendu mon père, Jacques Duhamel, dont il fut très proche dans les dernières années de sa vie, affirmer qu'il fallait se doter d'un filet de sécurité garantissant le boire et le manger, juste pour toujours rester libre, et que l'Université offrait cette sécurité, donc cette liberté. Nous avons suivi son conseil.

Leçon n° 3 : Agir

Agir au Conseil constitutionnel et pour le Conseil constitutionnel, Marc Guillaume l'a amplement démontré.

Agir au Parlement, dont Guy fut toujours un ardent défenseur, Yves Colmou vous l'a peut-être appris. Au Parlement et au gouvernement, son fait de gloire le plus éclatant fut de sauver le gouvernement Rocard d'une censure annoncée lors de l'instauration de la CSG. Il y parvint notamment parce qu'il avait anticipé deux ans à l'avance ce moment crucial où une majorité de députés risquerait de censurer le gouvernement Rocard. Je vais vous confier un secret, sans mentionner le nom de la personne concernée. Un député centriste était assez ouvert. Guy le savait grand admirateur du pape Jean-Paul II. Il lui organisa une audience au Vatican, veillant à ce qu'une photo soit prise du parlementaire reçu par le Souverain Pontife. Des mois plus tard, le 19 novembre 1991, il fit partie des cinq élus grâce auxquels la censure ne fut pas adoptée.

Guy Carcassonne nous a démontré que les idées, les réformes peuvent parfois aboutir, pour peu que l'on ne renonce jamais. Nous avons agi ensemble vingt ans durant pour faire accepter la possibilité de contester la constitutionnalité d'une loi en vigueur, la désormais célèbre QPC. Et pareillement, avec un succès plus rapide, pour l'acception du quinquennat, et le rétablissement du calendrier (il détestait l'expression « inversion », les législatives n'étant jamais intervenues juste avant la présidentielle). Nous reçûmes le soutien du Doyen Vedel, notre maître, mais aussi de Michel Rocard et Raymond Barre.

Penser, expliquer, agir, pour marier ces trois verbes, nous venons de créer, Le Monde, la revue Pouvoirs et le Club des Juristes un prix Guy Carcassonne du meilleur article sur une question constitutionnelle pour les jeunes auteurs. Merci de le faire savoir. Il ne reste que vingt jours pour concourir. Et il se perpétuera année après année, je me permets de renvoyer aux sites Internet de Pouvoirs ou du Club des juristes.

Et pour terminer, permettez-moi de vous proposer une quatrième et dernière leçon, plus rare et tout aussi substantielle.

Leçon n° 4 : La fidélité

Cette vertu n'a certes pas disparu. Mais convenons qu'elle vacille. Guy Carcassonne n'a jamais transigé avec la fidélité. Quatre exemples.

1) Fidélité à l'Université, et particulièrement à Nanterre

Jamais il ne cessa de faire cours. Jamais il n'accepta de quitter Nanterre, malgré les prestigieuses propositions d'Assas, de Paris 1, de Sciences Po. Il y avait été étudiant. Il y avait été assistant. Il y était revenu après l'intermède obligé à Reims. Il y était resté malgré toutes les menaces.

2) Fidélité en politique

Il ne s'y inséra qu'avec et pour Michel Rocard. Il la quitta dès que celui-ci perdit toute perspective de revenir au sommet de l'État.

3) Fidélité au Conseil constitutionnel

Il y consacra une grande part de sa vie, et joua un rôle considérable pour – excusez le néologisme, « conseilconstitutionnaliser » une gauche qu'en éloignait sa tradition légicentriste et jacobine. Je sais comment il aurait aimé finir sa vie professionnelle si le destin, parfois si salaud, ne nous l'avait pas enlevé. Au Conseil. Ici.

4) Fidélité en amitié

Ici, je ne peux en dire plus. Nombreux sont celles et ceux dans cette salle qui savent de quoi je parle. Je ne peux en dire plus. Comme Michel Field l'a écrit dans son dernier roman Le soldeur, sans savoir que Guy l'avait écrit pour que ce soit lu lors de son enterrement, incroyable coïncidence, perception du sel de la vie. « Parce que c'était lui, parce que c'était moi ».

Je laisse le dernier mot à Patrick Bruel, qui ne cesse de pleurer son ami Guy, aurait voulu être ici mais navigue entre deux concerts de Metz à Douai, et qui m'a transmis pour vous ce message :

« Guy était brillant et excellait dans tout ce qu'il touchait. Mais il y a un domaine dans lequel il était inégalé, l'amitié ».


Post-scriptum :

Je voulais juste ajouter de petits bémols à ce qu'a dit Dominique Rousseau en introduction – en espérant qu'il ne m'en voudra pas – sur le caractère conservateur de Guy.

Le premier bémol est que s'il me disait que dans l'idéal il était pleinement d'accord avec moi et d'autres sur le fait qu'une VIe République serait préférable, qu'il serait préférable d'être dirigé par un chef du Gouvernement responsable et non par un Président de la République ayant les pouvoirs tels qu'il les a en France, il ajoutait simplement que cela était totalement irréalisable et qu'il était inutile de perdre son temps à se battre pour une VIe République que, de toute façon, on n'avait pas les moyens d'obtenir.

Donc, ne nous y trompons pas.

C'est là où son esprit libre était immédiatement corrigé par un minimum de réalisme.

Le deuxième point, une fois admis que c'est pour cette raison qu'il n'était pas « VIe » mais « Ve » République, dans le cadre de la Ve République il a constamment été sur beaucoup de points, comme cela a bien été démontré cet après-midi, très profondément réformateur.

Beaucoup de réformes, ...comme celle qu'Édouard Balladur signalait à juste titre concernant l'importance pour le Parlement de voter maintenant sur le texte tel qu'il a été adopté en commission... et c'est un exemple parmi beaucoup d'autres..., l'introduction de la QPC en France, pays éternellement monarchiste, césaro-papiste, légiste, centriste et jacobin... excusez du peu, tout cela, la suppression du cumul des mandats votée par les socialistes dont la plupart voulaient absolument les conserver... excusez du peu mais toutes ces réformes, je pense que sans Guy Carcassonne, elles n'auraient pas existé !