Obsèques de Jacques Barrot

Discours de Jean-Louis DEBRÉ, église Sainte-Clotilde, le 8 décembre 2014

JACQUES BARROT


Aujourd'hui, tous ici nous partageons une immense tristesse. Jacques Barrot nous a quittés.

À Béatrice,

À Jean-Noël, Hélène et Marie,

À ses proches,

Permettez-moi, au nom de tous ceux présents aujourd'hui, de vous exprimer nos condoléances les plus sincères.


Les amis de Jacques Barrot ici réunis sont venus depuis Yssingeaux ou de Bruxelles. Ils appartiennent à la grande famille démocrate-chrétienne mais aussi, à tous les autres mouvements républicains. Ils furent ses coreligionnaires catholiques et aussi ses amis rencontrés dans les dialogues interreligieux.

Jacques Barrot était en effet un homme de conviction mais également un homme multiple, toujours ouvert aux autres, à la différence, à l'échange.

Rien ne lui était plus étranger que l'intolérance ou le refus de l'altérité. Il respectait les opinions contraires mais il aimait aussi passionnément convaincre car ses idéaux étaient profonds.

Ses idéaux avaient pris racine en Haute-Loire, dans l'après guerre. Jacques Barrot a alors noué les quatre engagements de sa vie : une fidélité locale jamais démentie, une foi catholique profonde, un engagement politique et social constant, une conviction européenne transcendant les égoïsmes nationaux.

Une fidélité locale d'abord car Jacques Barrot, né à Yssingeaux en 1937, est resté passionnément attaché toute son existence à sa ville et à la Haute-Loire. Il venait d'ailleurs d'y faire construire une nouvelle maison pour y accueillir ses enfants, ses petits-enfants et tous ses amis.

Jacques avait grandi dans l'appartement au dessus de la pharmacie paternelle. Il avait suivi les cours du petit séminaire d'Yssingeaux. Il connaissait chaque famille et les 7 000 habitants de sa commune mais aussi tout le département.

Président du conseil général pendant près de 30 ans, maire pendant 22 ans, il s'était profondément investi pour sa ville et son département. Ses combats avaient été ceux du désenclavement et du développement local. Rien ne lui faisait plus plaisir que de décrire ses combats gagnés pour l'aménagement de la route nationale 88 ou pour l'installation dans sa ville d'une École nationale professionnelle. Hier encore, il se dépensait sans compter pour faire rayonner le festival de musique sacrée de la Chaise Dieu.

Dans sa jeunesse en Haute-Loire, Jacques Barrot avait noué une foi catholique profonde. Il avait hésité à choisir une vocation au service de l'Eglise et avait passé une année au Grand séminaire du Puy.

Ses années lyonnaises à Fourvière l'avaient confirmé dans sa volonté de concilier recherches intellectuelles et foi. Vatican II fut pour lui un moment décisif et son document final Gaudium et spes, un guide pour la vie. Il y puisa les sources d'une action inspirée par l'Evangile et d'une authentique générosité sociale. La foi fondait pour lui la formation d'un homme cultivé, pacifique, bienveillant à l'égard de tous, pour l'avantage de toute la famille humaine. Le christianisme était pour lui une source féconde où les citoyens engagés dans la cité devaient pouvoir puiser.

Cette foi était chez Jacques Barrot une foi ouverte et bienveillante et non une foi identitaire et refermée. Cette recherche de l'humanisation du monde l'avait vu être favorable à la loi Veil de 1975 puis voter l'abolition de la peine de mort. Il voulait agir, selon la formule de Jacques Maritain, en tant que Chrétien et non pas en Chrétien.

Cette foi Jacques Barrot la concevait à la suite de son père, comme une foi plus soucieuse de charité que d'identité. Il rappelait que chaque 15 août, fête de l'Assomption, son père préférait aller communier à une messe très tôt le matin pour ne pas gêner, à la grande messe solennelle au Puy, les élus qui en raison de leur attachement à la laïcité ne participaient pas à l'eucharistie. Il avait gardé la même foi respectueuse des autres.

Après sa fidélité locale et sa foi catholique, le troisième engagement de Jacques Barrot pour un engagement politique et social est né juste après la guerre. Pendant celle-ci, son père était entré dans la Résistance. Il avait participé à l'organisation d'un réseau « Les petits bergers des Cévennes » afin d'arracher les enfants juifs à la déportation. François Mitterrand indiquait qu'à ses yeux Noël Barrot fut un « juste ». Jacques aimait rappeler que c'est dans le silence obligé de la Résistance que son père avait appris à servir plus qu'à paraître. C'est cet esprit de service qu'il lui avait transmis pour un engagement politique et social.

Certains personnages politiques suscitèrent alors son admiration : le bâtonnier Henri Teitgen qui avait muri son idéal politique dans les camps de concentration, Robert Schuman dont il appréciait la modestie et la simplicité rayonnante. Et puis aussi d'autres modèles en politique auxquels Jacques Barrot consacra un livre : Germaine Poinso-Chapuis, Eugène Claudius-Petit, André Dilligent, Joseph Fontanet. Tous avaient été résistants, tous étaient catholiques, tous s'étaient engagés politiquement. De même, Jacques Barrot s'attacha toute sa vie à marier son engagement et ses convictions.

Député pendant près de quarante ans, ministre du Président Valéry Giscard d'Estaing puis du Président Jacques Chirac, Jacques Barrot laisse derrière lui une marque profonde au service des Français :

Il a créé l'aide personnalisée au logement lorsqu'il fut secrétaire d'État au logement de 1974 à 1978 ;

Il a mis en place le régime social des artisans et des commerçants lorsqu'il fut ministre du commerce et de l'artisanat de 1978 à 1979 ;

Il engagea le plan de redressement de la sécurité sociale comme ministre de la santé en 1979.

Il affirma alors avec force, affrontant les professions médicales, que la sécurité sociale ne pouvait avoir des dépenses supérieures à ses recettes.

Il reprit avec courage les mêmes principes de 1995 à 1997 avec Alain Juppé. Il s'interrogeait depuis lors sur notre sécurité sociale qui fonctionne à crédit, mettant en danger le futur de nos enfants sur lesquels nous reportons nos dettes.

Jacques Barrot, que la foi avait mis à l'abri des idéologies, était, derrière ses airs apaisants, un faux candide et un homme libre et déterminé. C'est cette liberté qui le vit s'abstenir pour permettre au Gouvernement de Michel Rocard de faire voter la réforme de la CSG. C'est cette détermination qui le vit combattre avec tant de force l'intolérance et l'extrémisme. Sa tristesse, le 21 avril 2002, n'était pas feinte. Il pleurait la perte de repères de son pays qui lui était si cher.

Avec ses engagements locaux, spirituels et politiques, la quatrième fidélité de Jacques Barrot fut européenne. Dès sa jeunesse, il fut inspiré par l'idéal européen communiqué par ses fondateurs. Cet idéal était celui de la réconciliation des peuples autour d'un idéal commun. Il était convaincu qu'à court ou moyen terme les nations européennes continueraient à en découdre sauf si on les conduisait à accepter de partager des intérêts communs. A cet effet, Jacques Barrot ne redoutait pas une autorité supranationale.

Jacques avait aimé ses fonctions de vice-président de la Commission européenne en charge successivement des transports et de la justice. La Commission était à ses yeux garante de l'intérêt général européen. Elle devait aider les Etats à construire des compromis pour progresser au service de cette vision géopolitique.

Il était fier d'avoir fait aboutir le grand projet de GPS européen Galiléo ou encore d'avoir fait progresser l'espace européen de justice et de sécurité. Mais il avait mal pour l'Europe à chaque fois qu'elle était rendue responsable de maux qui nous sont propres et qu'elle était désignée comme le bouc émissaire de réformes que nous ne savions pas mener à bien.

Après cette immense carrière politique, Jacques Barrot est entré au Conseil constitutionnel en 2010. Il avait laissé de côté son engagement partisan pour devenir un juge constitutionnel influent et écouté. Il rapportait chacun de ses dossiers avec le recul d'une vie enrichie de toutes ses expériences. Il était fier et heureux d'être désormais au service de la protection des droits et libertés constitutionnellement garantis. Il ne transigeait pas sur ces derniers, tout en cherchant à définir le juste équilibre pour une juridiction qui n'a pas un pouvoir d'appréciation de la même nature que celui du Parlement.

C'est sur le chemin du Conseil constitutionnel que Jacques Barrot a été frappé. Il venait de finir un rapport sur une question prioritaire de constitutionnalité. Il prenait modestement le métro pour rejoindre le Palais Royal. Son engagement au service des autres qui a pris des formes variées n'a ainsi jamais cessé.

Dans cette évocation de Jacques Barrot, je serais incomplet si je n'évoquais l'ami fidèle, le compagnon enjoué, l'homme aux colères vibrantes et rapidement terminées. Jacques Barrot était un homme complet. Attentif aux autres. Généreux. Son départ laisse un vide immense. Son vœu était que d'autres prennent le relais de son engagement humaniste et prolongent ses combats.