Premier sommet des Présidents de Cours suprêmes, constitutionnelles et régionales - Mexique

Allocution de Jean-Louis DEBRÉ, Président du Conseil constitutionnel

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Aux termes de l'article 55 de la Constitution du 4 octobre 1958 : « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie. ». La Constitution française prévoit donc expressément une primauté du droit international sur le droit interne.

D'une part, le contrôle de la conformité des lois par rapport aux traités, « contrôle de conventionnalité », relève des juridictions administratives et judiciaires. D'autre part, le contrôle de la conformité des lois à la Constitution, « contrôle de constitutionnalité » incombe au Conseil constitutionnel. Si ces deux contrôles sont ainsi clairement séparés (I), ils sont articulés et cohérents (II).

I – Le Conseil constitutionnel, juge de la constitutionnalité des lois, n'est pas juge de la conventionnalité des lois qui incombe aux juridictions judiciaires et administratives.

1 – Dans sa décision du 15 janvier 1975 sur la loi relative à l'interruption volontaire de grossesse, le Conseil constitutionnel a jugé que, malgré le principe de la primauté des traités sur les lois posé par l'article 55 de la Constitution, il n'était pas compétent pour examiner la conformité des lois avec les engagements internationaux de la France et notamment la Convention européenne des droits de l'homme. « Il n'appartient pas au Conseil constitutionnel, lorsqu'il est saisi en application de l'article 61 de la Constitution, d'examiner la conformité d'une loi aux stipulations d'un traité ou d'un accord international » (Décision n° 74-54 DC du 15 janvier 1975).

Cette décision est fondée sur deux arguments essentiels :

  • Un argument de droit, tiré d'une interprétation stricte de l'article 61 de la Constitution : « L'article 61 de la Constitution ne confère pas au Conseil constitutionnel un pouvoir général d'appréciation et de décision identique à celui du Parlement, mais lui donne seulement compétence pour se prononcer sur la conformité à la Constitution des lois déférées à son examen ». Si les dispositions de l'article 55 de la Constitution confèrent aux traités une autorité supérieure à celle des lois, « elles ne prescrivent ni n'impliquent que le respect de ce principe doive être assuré dans le cadre du contrôle de la conformité des lois à la Constitution prévu par l'article 61 de celle-ci ».
  • Un argument pratique : selon la Constitution, le Conseil constitutionnel dispose d'un délai d'un mois pour rendre ses décisions. Il serait très difficile d'examiner dans un délai aussi bref la conformité des lois avec les très nombreux engagements internationaux souscrits par la France.

2 – Dans des décisions ultérieures, le Conseil constitutionnel a explicité ce qui n'était qu'implicite dans la décision de 1975 : si le contrôle de la supériorité des traités par rapport aux lois ne peut être effectué dans le cadre du contrôle de constitutionnalité des lois, il doit être effectué par les juridictions ordinaires sous le contrôle de la Cour de Cassation et du Conseil d'Etat (Décision n° 86-216 DC du 3 septembre 1986 ; n° 89-268 DC du 29 décembre 1989).

La Cour de Cassation exerce ce contrôle depuis une décision du 24 mai 1975 (Chambre mixte, 24 mai 1975, Société des Cafés Jacques Vabre). Il en va de même pour le Conseil d'Etat depuis 1989 (Assemblée plénière, 20 octobre 1989, Nicolo).

Contrôler la conformité des lois aux traités et notamment à la Convention européenne des droits de l'homme est donc désormais une tâche quotidienne des juridictions judiciaires et administratives.

3 – Le Conseil constitutionnel se tient avec constance à sa jurisprudence IVG pour ne pas contrôler la conventionnalité des lois. Il a toutefois déduit de l'article 88-1 de la Constitution que « la transposition en droit interne d'une directive communautaire résulte d'une exigence constitutionnelle » (décision n° 2004-496 DC du 10 juin 2004).

D'une part, cette jurisprudence conduit le Conseil à se déclarer incompétent pour connaître de la conformité à la Constitution de dispositions législatives « qui se bornent à tirer les conséquences nécessaires des dispositions inconditionnelles et précises » d'une directive communautaire.

D'autre part, il appartient au Conseil constitutionnel, saisi d'une loi ayant pour objet de transposer en droit interne une directive communautaire, de veiller au respect de cette exigence constitutionnelle. Dans la mesure où la Constitution lui fait obligation de statuer dans le délai d'un mois, ce qui lui interdit de saisir la Cour de justice des communautés européennes d'une question préjudicielle, le Conseil ne saurait déclarer contraire à l'article 88-1 « qu'une disposition législative manifestement incompatible avec la directive qu'elle a pour objet de transposer ». Le Conseil a, par ailleurs, réservé l'hypothèse où les dispositions communautaires en cause seraient contraires à une règle ou à un principe « inhérent à l'identité constitutionnel de la France » (décision n° 2006-540 DC du 27 juillet 2006).

II – La révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 organise la complémentarité des contrôles de constitutionnalité et de conventionnalité

1 – La spécialisation des juges. - La révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 et la loi organique du 10 décembre 2009 ont articulé le contrôle de constitutionnalité et le contrôle de conventionnalité. La jurisprudence IVG s'est trouvée consacrée dans la loi organique du 10 décembre 2009 relative à l'article 61-1 de la Constitution.

Cet article 61-1 reconnaît à tout justiciable le droit nouveau de poser une question prioritaire de constitutionnalité. Cette QPC bénéficie d'une règle procédurale de priorité d'examen des moyens de constitutionnalité sur les moyens de conventionnalité. Cette priorité impose aux juges d'examiner en premier s'il y a lieu de transmettre la question de constitutionnalité qui pourrait, si elle était accueillie, permettre de trancher le litige.

Le choix du législateur de distinguer entre les moyens de conventionnalité et les questions de constitutionnalité a pour conséquence d'interdire la confusion des deux. Le législateur organique français a écarté la possibilité que les contrôles de conventionnalité et de constitutionnalité soient associés et symétriques comme c'est le cas dans certains États européens.

La réforme constitutionnelle a opéré ainsi une nette spécialisation des juges[1]. D'une part, le Conseil constitutionnel est renforcé par la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008 dans sa fonction de juge constitutionnel. Mais il n'est pas juge de la conventionnalité. Il est l'unique juge constitutionnel de la loi mais il n'est que cela. D'autre part, le Conseil d'État et la Cour de cassation sont et demeurent, avec leur ordre de juridiction, les Cours suprêmes chargées de juger la conventionnalité de la loi. Par ailleurs, le constituant les a directement associées au contrôle de constitutionnalité. Ils sont devenus des juges négatifs de constitutionnalité.

2 – La mise en cohérence des contrôles. - Chacune des décisions du Conseil constitutionnel est prise en examinant la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme. À chaque fois, cette jurisprudence est prise en compte. Les droits et libertés garantis par la Constitution et ceux garantis par la Convention sont aujourd'hui proches. La Convention englobe à peu près l'ensemble des droits fondamentaux tels qu'ils résultent, en France, de la Constitution de 1958 et de son Préambule, de la Déclaration de 1789, du Préambule de la Constitution de 1946 et des principes fondamentaux reconnus par les lois de la République auxquels il renvoie. Dans le même temps, le Conseil constitutionnel a déduit de ces textes des droits reconnus par la Convention et la jurisprudence de la Cour : droit de mener une « vie familiale normale », droit au respect de la vie privée, liberté de mariage.

La proximité des droits et libertés au sens constitutionnel et conventionnel est aujourd'hui très grande. En conséquence, il est souhaitable que les juridictions administratives et judiciaires considèrent qu'une disposition législative jugée conforme à la Constitution par le Conseil constitutionnel bénéficie d'une présomption de conventionnalité. C'est tout l'intérêt du dialogue des juges.

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Le système français de protection des droits et libertés fondamentales est original. Il repose sur trois cours, constitutionnelle, administrative et judiciaire et sur deux ordres de juridiction. Il distingue contrôles de conventionnalité et de constitutionnalité. Derrière cette apparente complexité, il faut relever l'efficacité de ce dispositif. Ainsi, depuis 2008, avec la QPC, le Conseil constitutionnel a rendu près de 300 décisions. Celles-ci ont souvent marqué des progrès décisifs de l'état de droit, par exemple sur la garde à vue. Pour être comprise et acceptée par les citoyens, il est naturel que la protection des droits et libertés fondamentales proviennent d'abord, non pas de traités, mais de la Constitution qui unit tous les Français autour de valeurs communes.



[1] Cons. const., déc. 3 déc. 2009, n° 2009-595 DC. - Cons. const., déc. 12 mai 2010, n° 2010-605 DC.