Remise des Mélanges en l'honneur de Jean-Paul COSTA

Allocution de Jean-Paul COSTA, Président de la Cour européenne des droits de l'homme, 9 juin 2011

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Ce n'est pas le moment le plus facile, mais il m'est facilité par la chaleur de vos propos, Monsieur le Président !

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs, chers amis,

Comment pourrais-je ce soir être avare de remerciements ?

C'est d'abord à vous, Monsieur le Président du Conseil constitutionnel, cher Jean-Louis Debré, que ma reconnaissance s'adresse, ainsi qu'à Marc Guillaume, le Secrétaire général du Conseil.

Vous avez eu la généreuse idée d'organiser dans ce haut lieu de l'Etat et de l'Etat de droit la cérémonie de remise de mes « Mélanges », et d'inviter tant de personnes auxquelles me rattachent tant de liens. Vous venez aussi de prononcer des paroles qui me touchent beaucoup. C'est un hommage que j'apprécie à sa valeur. Je le reçois à titre personnel, mais aussi en tant que Président de la Cour européenne des droits de l'homme ; nous savons, mes collègues et moi, combien vous avez, Monsieur le Président, personnellement contribué à renforcer les liens entre nos deux institutions. Juge constitutionnel français et juge européen des droits de l'homme sont à présent en dialogue permanent, de façon mutuellement féconde.

Cette remarque me pousse à me pencher sur mon passé, pour y puiser l'observation d'un extraordinaire (vous avez dit « formidable ») changement du monde politique et juridique. Lorsque j'entamai ma première année de Droit, la Cinquième République venait de naître. Le Conseil constitutionnel faisait ses débuts. Il a parcouru du chemin depuis, vous le savez mieux que quiconque (même si deux anciens Présidents du Conseil constitutionnel sont présents, qui le savent aussi) ! La Cour européenne des droits de l'homme existait mais elle n'avait pas encore rendu son premier arrêt. Et René Cassin était – simultanément ! – Vice-président du Conseil d'Etat et juge à la Cour de Strasbourg. Si j'avais pu lire dans une boule de cristal que je deviendrais membre du Conseil d'Etat, puis un jour le successeur de Cassin comme juge et président de notre Cour, enfin me voir remettre ces Mélanges au Conseil constitutionnel, aurais-je pu croire en de si folles prédictions ? Aurais-je pu, surtout, deviner les changements qui sont survenus dans ces trois juridictions ? Si, à titre personnel, je vis cette réunion comme un conte de fées, l'évolution de la justice constitutionnelle en France et en Europe et l'internationalisation du Droit m'apparaissent ce soir sous un jour aveuglant. J'invite chacun à prendre conscience de cette histoire, à proprement parler inimaginable il y a un demi-siècle.

Mais j'ai d'autres remerciements à exprimer, en commençant par les éminentes personnalités qui ont accepté de faire partie du Comité d'honneur. La liste de ces personnalités est éclatante ; chacune d'elles m'a fait un plaisir particulier.

Un très grand merci ensuite aux quelque soixante contributeurs, tous hautement renommés, français et étrangers, qui ont consacré du temps et leur talent à constituer les pièces de cet ensemble. Accepter d'écrire dans des « Mélanges » n'est pas anodin. Beaucoup de ces auteurs sont des collègues ou d'anciens collègues ; avec certains j'ai travaillé ou travaille encore de façon particulièrement étroite ; et tous sont des proches, plus ou moins intimes : je prends leur participation pour un signe d'amitié, avec une nuance pour Delphine qui, étant l'une de mes filles, est autre chose et davantage qu'une amie ! Je suis très reconnaissant aux contributeurs. Je sens que je vais dévorer leurs textes, que je n'ai pas encore lus, un peu à cause de ma superstition bien connue, surtout pour avoir le plaisir de leur découverte globale.

Un livre, ce sont des auteurs, mais il faut aussi un éditeur. Avec leur expérience et leur grand professionnalisme, les Editions Dalloz publient ces Mélanges. Je sais que c'est un bel ouvrage, et même de la belle ouvrage, grâce en particuliler à Madame Claire Demunck, qui a veillé à la confection technique du livre et à sa réussite.

Mais je veux remercier spécialement deux personnes qui ont dépensé toute leur énergie pour ordonner ces « Mélanges », pour les mettre en forme, pour faire que les auteurs, pourtant surchargés, se plient aux règles et respectent les délais. Je veux parler de Patrick Titiun, qui dirige mon Cabinet et qui a été, avec l'aide, la connivence, de Marc Guillaume, la cheville ouvrière de l'entreprise ; et de mon Assistante, Patricia Dumaine. Tous ceux qui la connaissent savent qu'elle joint la fidélité à la compétence, et celle-ci à la discrétion.

Je ressens beaucoup de gratitude à leur égard.

Pour Patrick, je dois expliquer qu'il y a plusieurs années, alors qu'il était au Conseil de l'Europe, et moi Vice-président de la Cour, il m'a fait promettre de lui confier, le moment venu, la tâche de s'occuper de mes « Mélanges ». J'ai été touché ; j'ai bien sûr accepté, sans vraiment penser qu'un jour viendrait où il me sommerait de ma parole et de la sienne. Comme il est, lui aussi, plus que fidèle, et fort opiniâtre, il a rendu concret ce qui n'était alors qu'un projet vague. J'espère que le travail que cela lui a demandé ne lui a pas fait regretter sa proposition !

Merci donc, chère Patricia et cher Patrick !

Merci, enfin, à tous ceux et celles qui sont venus à votre invitation, Monsieur le Président, souvent de loin, parfois de fort loin. Certains sont des membres de ma famille, y compris plusieurs de mes enfants ; d'autres sont des amis.

Votre présence à tous et toutes m'honore et me fait chaud au cœur. Elle me donne le plaisir de revoir certains que j'ai parfois un peu perdus de vue, mais qui ont toujours été dans mes pensées. Je suis très touché de voir de nombreux juges de la Cour et membres de son Greffe, qui ont tenu à être à mes côtés. Ils savent que, dans quelques mois, je quitterai cette Cour qui m'a rendu et me rend si fier et si heureux, mais que je ne les oublierai pas, ni notre combat commun en faveur des droits de l'homme, un combat toujours recommencé.

Monsieur le Président, cher Jean-Louis Debré, chers amis, entre le Conseil d'Etat et la Cour, j'ai été juge près de trente-cinq ans. Puis-je dire que c'est pour moi le plus beau métier du monde ? Je n'oublie cependant pas l'enseignement, car j'ai enseigné toute ma vie, et j'ai eu l'honneur d'être professeur associé à Orléans puis à la Sorbonne. J'ai aussi eu d'étroits contacts avec le Barreau et les juridictions judiciaires. J'ai eu la fierté de diriger le Cabinet d'Alain Savary rue de Grenelle. J'ai eu la chance, une chance exceptionnelle, que ma vie ait pu coïncider avec mes passions et mes centres d'intérêt : l'humanisme, la justice, le Droit, les libertés publiques, les droits de l'homme, la vie et les relations internationales. Des hommes remarquables m'ont montré la voie et m'ont formé ; je n'en citerai que deux, Jean Rivero et Guy Braibant, et je leur paie volontiers tribut. Mais je pourrais mentionner d'autres personnes, en France et dans d'autres pays : plusieurs sont dans cette salle, n'est-ce pas, Monsieur le Président Marceau Long ?

Je parle du monde international. Quel privilège d'être devenu juge international, de travailler depuis treize ans dans l'amitié avec des collègues de quarante-sept nations, dans une atmosphère multiculturelle et pour une cause commune ! Je ne suis pas un Monsieur Jourdain ; je fais du droit international et comparé en le sachant, et je m'en réjouis tous les jours. En me transportant du Palais-Royal (dans l'autre aile !) au Palais des droits de l'homme, j'ai beaucoup élargi mes horizons, sans les renier. Cela a été une grande chance, une des plus grandes de ma vie.

Mes derniers mots seront encore de gratitude. Je n'aurais jamais réussi ce que j'ai fait et que j'espère continuer à faire sans la confiance, l'estime, l'affection, l'aide de nombreux amis, à qui je dois énormément ; mais comment ne pas insister sur ma vaste famille, sur mes enfants, sur leurs mamans, Ghislaine et Brigitte ? Un homme est fait de tous les hommes, a écrit Sartre. Je suis particulièrement redevable à tous les êtres qui m'ont aidé à me faire – et qui m'ont donné du bonheur. Merci beaucoup.